Série : ces musiciens qui ont vécu dans l'isolement - 11

2 mai 2020

Série : ces musiciens qui ont vécu dans l'isolement - 11

#11 : Verdi terrassé par le destin

Histoires musicales pour les temps d'isolement

Par André Peyrègne

 

 

Verdi terrassé par le destin

 

La vie était belle, pour Verdi, en 1839. Sa femme Margherita était douce comme une madone, ses enfants enfants - Virginia, un an, et Icilio, qui venait de naître - beaux comme des anges. Au milieu de ce bonheur, il composait allégrement son premier opéra, « Oberto ».

Mais voilà que, soudain, le destin chavire. Virginia meurt. La mort d’un enfant ! Drame insupportable pour les parents. Qu’ont-ils fait pour mériter cela ? Il faut pourtant continuer à vivre – ne serait-ce que pour Icilio, devenu leur unique trésor.

Le travail peut-il aider Verdi à survivre ? Il se remet à composer. Par chance, son opéra sera représenté à la Scala de Milan. Fantastique opportunité pour un jeune compositeur !

Le destin aurait-il tourné ?

Non. Au contraire. Il s’acharne. Le 22 octobre, Icilio meurt à son tour d’un mal inconnu. Deux enfants décédés en quelques mois ! Insoutenable tragédie ! Les parents ne veulent plus voir personne. Supplient le monde et le destin de les oublier. En plus, ils sont criblés de dettes.

Verdi renonce à faire jouer son opéra. Mais son œuvre ne lui appartient plus. Les répétitions ont déjà commencé. Et le 17 novembre, « Oberto » remporte un considérable succès. Le directeur de la Scala lui commande aussitôt un nouvel ouvrage. Un opéra comique . Quelle dérision en ces circonstances ! Mais quand on a 26 ans, on ne peut refuser une commande de la Scala .

Alors, au milieu des larmes de Margherita et de sa propre détresse, Verdi recommence à noircir le papier à musique. Il n’y arrive pas. Sans cesse tournent dans sa tête les souvenirs des enfants disparus. Il est à nouveau endetté. Margherita met en gage ses bijoux. A quoi pourraient servir des bijoux à une mère qui a perdu ses enfants ?

Verdi peine à écrire. Il est épuisé. Un jour on le trouve effondré au dessus de son bureau. Anéanti. L’incroyable s’est produit : le 18 juin 1840, sa femme Margherita est morte à son tour, emportée par une encéphalite.

« Un troisième cercueil sort de ma maison , racontera-t-il plus tard. J’étais désormais seul… Seul… ! »

Un ami, Delmade, décrit « son chagrin qui le poussait à renoncer à tout et pour toujours. Il ne pensait qu’à se cacher dans quelque coin sombre et à terminer sa misérable existence. »

Tout s’est effondré autour de lui. Et, en plus, comme on pouvait s’y attendre, le 5 septembre 1840 son opéra « Un giorno di regno » est un échec.

Sa vie et sa carrière sont terminées.

Mais voilà que le destin – toujours lui, implacable, inattendu – met sur sa route Merelli, le directeur de la Scala.

« - Je ne composerai plus une note, lui dit Verdi en sanglotant!

- J’avais pourtant un livret pour vous... »

Merelli lui glisse entre les mains les feuilles chiffonnées d’un sujet d’opéra. Rentré chez lui, Verdi y lit : « Va, pensiero, sull'ali dorate...». Ces lignes, il les a lues dans la Bible, évoquant le peuple juif condamné à l'esclavage. Une idée de choeur lui monte à la tête. Il entend des voix qui viennent de loin et grandissent au fur et à mesure. Ce sera le choeur de « Nabucco » - car le sujet de l’opéra est l’existence de ce cruel souverain qui, à la fin, se convertit au christianisme.

Plutôt que d’attenter à ses jours, Verdi décide de se noyer dans le travail. Il compose jour et nuit. Le 9 mars 1842, il assiste, en tenue de deuil, la tête hantée par les souvenirs des êtres qu’il a perdus, à la représentation de son opéra. C’est un triomphe. Rarement la Scala a connu un tel succès.

Sa carrière et sa vie vont reprendre. « Va pensiero… » : « Va, pensée, sur tes ailes dorées… donne nous le courage de supporter nos souffrances !