Série : ces musiciens qui ont vécu dans l'isolement - 9

24 avr. 2020

Série : ces musiciens qui ont vécu dans l'isolement - 9

#9 : Berlioz isolé dans la Tour Bellanda à Nice

Histoires musicales pour les temps d’isolement

par André Peyrègne

 

Berlioz isolé dans la Tour Bellanda à Nice

 

« Un soir, mon excellent ami le docteur Amussat, vint me voir. Il recula d’un pas en m’apercevant.

- Ah ça, qu’avez-vous, Berlioz ? Vous êtes jaune comme un vieux parchemin. Mon cher, vous allez avoir une fièvre typhoïde, il faudrait vous saigner.

- Eh bien saignez moi ! 

- Je le fais mais quittez Paris au plus vite et allez dans le Midi ! »

(Dialogue extrait des « Mémoires » de Berlioz).

Nous sommes en 1844. Le compositeur décida de partir pour Nice où il avait séjourné treize ans plus tôt.

On ne sait dans quelles conditions il voyagea depuis Paris, et s’il contamina d’autres voyageurs. Il fallait quatorze jours, à l’époque, pour effectuer le trajet en diligence. Le chemin de fer n’existait pas encore. (Il ne fut construit qu’après 1860, à la suite du rattachement de Nice à la France).

Berlioz arriva à Nice au mois d’août. Il s’isola en ce lieu insolite qu’est la Tour Bellanda - austère vestige des fortifications passées, dressé au bord de la mer à l’extrémité de l’actuel quai des Etats-Unis, en un endroit appelé « Rauba capeu » pour signifier que le vent y fait voler les chapeaux. On imagine volontiers cette tour colossale, robuste, ventrue, abritant des soldats ou des prisonniers mais point des compositeurs de symphonies !

« J’y jouis avec délices d’une vue admirable sur la Méditerranée et d’un calme dont je sentais plus que jamais le prix, raconte Berlioz dans ses Mémoires. Au bout d’un mois, j’y guéris tant bien que mal ma jaunisse. » (On remarque qu’entre temps la typhoïde s’est transformée en jaunisse!)

Pendant le mois où Berlioz vécut à l’écart des autres, il composa. Il se mettait à sa table et se laissait submerger par des tourbillons de notes.

Do, do, sol, fa, mi, ré, do, si... : voilà le début d’une nouvelle oeuvre. Il fait nuit. Au pied de la Tour Bellanda, les pêcheurs et les gitans allument des feux sur la plage. Berlioz en perçoit la lueur et la rumeur. Il imagine des attaques de pirates. Les Romantiques ne sont jamais à court d’imagination ! Dans sa tête tournent des souvenirs de la lecture du « Corsaire » de Byron. Ca y est, il a trouvé le titre de sa musique ! Elle s’appellera l’« Ouverture du Corsaire », avec, pour sous-titre, « Ouverture de la Tour de Nice ». Les cuivres y explosent, bousculent leurs syncopes, les coups de cymbales éclatent. Le compositeur est à son affaire !

Berlioz resta à Nice jusqu’au mois de novembre. Lorsqu’il se sentit mieux, il sortit.

« Je recommençai mes explorations des rochers de la côte où je retrouvai, toujours dormant au soleil, de vieux canons de ma connaissance. Je revis des anses fraîches tapissées d’algues marines où je me baignais autrefois. »

Il fait ici allusion à son premier séjour de 1831, lequel se termina de manière inattendue.

A l’époque, il était arrivé à Nice, avec un monstrueux projet en tête. Venant de Rome, il avait décidé de rentrer à Paris pour… tuer sa fiancée dont il avait appris qu’elle le trompait avec Pleyel – oui le fabricant de pianos ! Il portait sur lui deux revolvers et un déguisement. Etant arrivé à Nice, il s’était senti soudain calmé par la douceur de l’air, « embaumé de fleurs d’orangers ». On ne dira jamais assez le pouvoir apaisant de la fleur d’oranger ! Il avait alors renoncé à son projet criminel.

Mais la police l’ayant trouvé armé, et l’ayant pris pour un terroriste en provenance d’Italie (On était à l’époque des redoutables « carbonari »), l’avait expulsé du comté de Nice.

Cette fois-ci, en 1844, il n’eut pas besoin de la police pour quitter Nice. La raison de son départ était simple : il était à court d’argent.