La Dame de pique de Tchaïkovski

13 févr. 2020

La Dame de pique de Tchaïkovski

L’amour impossible et la fièvre du jeu se rejoignent en un même élan destructeur dans cet opéra créé en 1890

Le jeu et l’effroi

La Dame de pique de Tchaïkovski s’inspire d’une nouvelle de Pouchkine. Le livret a été écrit par le frère du compositeur : l’amour impossible et la fièvre du jeu s’y rejoignent en un même élan destructeur.

 

L’opéra La Dame de pique - qui a été créé à Saint-Pétersbourg trois ans avant la disparition de Tchaïkovski - contient des résonances autobiographiques, dans une fatalité contre laquelle il ne pouvait lutter et le poids d’interdits rongeant toute idée de bonheur.

Le compositeur a exprimé ses interrogations angoissées dans une centaine de mélodies très élégiaques, aux titres éloquents tels Une larme tremble (1869), Pas une réponse, pas un mot (1875) ou De nouveau seul, comme avant (1893). L’année de sa mort, il crée sa symphonie n° 6, dite Symphonie pathétique, aux échos très intimes. Tchaïkovski avait déjà tenté de mettre fin à ses jours en 1877. A la fin du récit de Pouchkine, Lisa épouse un fonctionnaire et Hermann est interné dans un asile de fous, tandis que dans le livret de l’opéra, tous deux mettent fin à leurs jours.

 

FIGURES DE LA MÉLANCOLIE

La première scène de l’opéra baigne dans une atmosphère d’inquiétante étrangeté.

Hermann, un jeune officier, se distingue par sa différence : il est fasciné par le jeu mais ne joue pas, et il est amoureux d’une inconnue qu’il sait inaccessible. Les choses paraissent se dérober sous ses pas, le regard des autres se manifeste dans les moqueries de ses camarades. C’est alors qu’il découvre l’identité de la jeune fille, prénommée Lisa. Il la voit à la promenade auprès de sa grand-mère la Comtesse, juste avant de réaliser qu’elle est fiancée au Prince Yeletski. Il y a un échange de regards chargés d’épouvante, entre les deux femmes et l’officier, qui résonne comme un sinistre présage. Hermann maudit son rival, mais en pensant à la Comtesse dont il apprend le passé de joueuse et le mystérieux secret de trois cartes qui ont assuré sa fortune. Ses sentiments sont fragiles et incertains. Son désir change d’objet alors qu’un orage éclate.

Aucun des personnages ne semble vraiment à sa place.

 

Lisa porte en elle une profonde tristesse et vit dans la quête secrète et romanesque du grand amour, comme Tatiana d’Eugène Onéguine. Pauline, sa confidente, chante une sombre romance : L’amour dans un rêve doré, me promettait la félicité : mais qu’ai-je trouvé dans cette riante contrée ? Une tombe, hélas, une tombe !

La Comtesse fuit le temps présent. En rentrant d’un bal fastueux, elle exprime tout son mépris : Ah que je déteste ces gens ! Quelle époque ! Ils ne savent plus s’amuser, et égrène les noms de ceux qui savaient danser et chanter autrefois, comme dans un rêve. Elle se souvient d’un air de Richard Coeur de Lyon de Grétry (1784) du temps de sa jeunesse. Et si elle nous parle d’amour, c’est pour nous dire, juste avant de mourir : Je sens mon cœur qui bat, je ne sais pas pourquoi.

 

TROIS CARTES FATALES

Hermann parvient à séduire Lisa en lui jouant sa scène du balcon.

Durant le bal, la jeune fille lui remet une clef pour qu’il la rejoigne, mais l’esprit de l’officier est hanté par le secret des trois cartes que lui rappellent ses amis railleurs. La Comtesse avait commis l’imprudence de livrer à deux reprises ce secret, mais il lui avait été prédit qu’elle mourrait si un troisième homme, fou d’amour, le lui redemandait.

Dans un état d’égarement, Hermann se présente devant la vieille femme, sur les dernières notes de l’air de Grétry, pour une confrontation qui ouvre des gouffres. Est-ce un rendez-vous amoureux, et quel manque profond ce secret peut-il combler ? La Comtesse reste muette, malgré les menaces. Lisa constate sa mort en entrant dans sa chambre : elle est désormais éprise du meurtrier de sa grand-mère.

Dans un état de fièvre, Hermann entend des chants de funérailles et distingue, dans sa conscience brouillée, le spectre de la vieille femme disparue qui lui révèle le fatal secret.

Lisa l’attend à minuit sur les bords de la Neva où elle exprime sa détresse dans un air d’un poignant lyrisme.

Son amant surgit, complètement possédé, au douzième coup de l’horloge et demande à la jeune fille de le suivre à la maison de jeu.

Leurs attentes et leurs désirs sont désormais très éloignés : elle se jette dans le fleuve tandis qu’Hermann poursuit sa fuite en avant dans une urgence fiévreuse. En arrivant face aux joueurs, il semble sortir tout droit de l’enfer, joue les chiffres qui lui ont été révélés : le trois, le sept et l’as. A la troisième mise cependant, son rival Yeletsky lui dévoile qu’il s’agit de la dame de pique.

L’officier croit voir sur cette carte le sourire sarcastique de la Comtesse et met fin à ses jours, saisi par un ultime effroi.

 

Par Christophe Gervot